mercredi 16 mai 2012
MORTS-NÉS
Par Laurent Jacques, mercredi 16 mai 2012 à 14:48 Le blog de Laurent Jacques
Fidèle à notre méthode, qui est celle de la décantation, nous n’évoquerons que demain la journée politique extrêmement dense vécue hier par la France et par son nouveau Président. Pour aujourd’hui, il nous faut nous arrêter à une mode bien révélatrice de l’époque, celle des « quick books », ces livres écrits sitôt après un événement comme s’ils en étaient l’indispensable ponctuation.
Près de vingt ouvrages de ce type ont été consacrés à l’élection présidentielle et à ses protagonistes. Pas moins de six d’entre eux ont été publiés la semaine dernière dont deux ou trois dès le lendemain de l’élection. C’est admirable. Comme il faut exclure qu’ils aient été rédigés dans la nuit du dimanche au lundi, comme on sait aussi que l’imprimerie nécessite un petit délai de séchage tandis que la brochure ou le collage, pour les travaux de reliure les plus élémentaires, absorbe également quelques heures, il faut bien en déduire que ces « livres » (mais il faudrait décidément trouver un autre vocable) résultent d’un pari. Sans trop de risques cependant. Qu’il s’agisse de la victoire programmée de François Hollande ou de la défaite prévisible de Nicolas Sarkozy, on a en quelque sorte parié en faveur de l’inéluctable. A tout prendre, l’essai polémique d’Eric Brunet, « Pourquoi Sarkozy va gagner », était plus courageux à défaut d’être très clairvoyant.
S’il faut en croire les libraires, la surabondance de ces livres vite torchés (torchon est peut-être le mot approprié) devrait décourager les lecteurs, ce qui est somme toute une bonne nouvelle. Elle ne découragera pas les écrivains – qui sont tous des journalistes, professionnels du fugace – d’en commencer d’autres pour les prochaines échéances. On peut d’ores et déjà suggérer quelques titres pour 2017. « Jean-François Copé ou la démesure fracassée ». « François Hollande, retour de l’enfer ». « L’éternel renoncement de Jean-Louis Borloo ». Ou encore « Une vocation d’humoriste enfin assumée : Nadine Morano ». Tout cela n’aura évidemment pas plus d’importance demain que de pertinence aujourd’hui. Et si l’on considère tout, cette production n’est pas plus obscène que le livre publié par telle vedette du show-business trois semaines après le décès de sa fille.
En vérité, c’est un genre. Les grands journaux sont dotés d’un service dit « des petites croix ». On y élabore par avance les articles nécrologiques concernant toutes les personnes en vue de façon à parer à toute éventualité. Il suffirait donc de fusionner cette rubrique très particulière avec celle des commentaires politiques pour disposer d’un stock d’ouvrages à paraître et déjà morts-nés. C’est l’exercice auquel se livre, dans un journal de Kiev, le héros du « Pingouin » d’Andreï Kourkov. Excellent.

